Un petit mot d’Eliot Fisk …

En regardant le site du merveilleux guitariste Eliot Fisk, je suis tombé sur un article écrit de sa main en février dernier. Ce papier est un commentaire d’un article publié dans Sounboard Magazine, la publication du GFA (Guitar Foundation of America). Je vous en propose ici une traduction, tant il me semble que ces propos sont importants. Même si l’article se réfère à  la situation culturelle des Etats-Unis, les idées exposées sont largement d’actualité en France et en Europe. De plus, ceci constitue un magnifique écho à mon éloge de Segovia écrit il y a quelques jours … Je remercie chaleureusement Mr Fisk de m’avoir permis de publier cet article.

A l’attention du rédacteur en chef de Sounboard Magazine

Chers amis,

J’aimerais remercier chaleureusement Sounboard Magazine pour la publication de l’article très enthousiasmant d’Eduardo Miranda intitulé : « Faire entrer la guitare classique dans les écoles publiques américaines ». Cet article aborde un sujet crucial de manière intelligente et bien argumentée, et j’espère que Mr Miranda me permettra de poursuivre la discussion qu’il a lancée fort à propos.

Notre instrument attire ceux qui ouvrent de nouvelles voies. Comme Mr Miranda, j’aimerais que les écoles supérieures voient sortir de leurs rangs davantage de « débroussailleurs » prêts à s’engager dans une activité révolutionnaire : faire entrer la guitare dans les écoles publiques américaines, mais aussi dans la vie quotidienne de tout un chacun.

Mr Miranda n’est pas le seul à faire entendre un appel à l’action. Pour ne citer que quelques-uns de mes héros personnels en la matière, je nommerai deux de mes anciens étudiants : Edward Grigassy, dont le programme de guitare rencontre un vif succès dans les écoles publiques de Houston, et Leo Garcia, inventeur de la passionnante méthode Kindergitarr. De même, l’audacieux Scott Morris a amené la guitare classique dans le légendaire quartier de Compton à Los Angeles.

Leur travail, comme celui de beaucoup d’autres, est essentiel. Pas seulement pour garantir l’avenir de notre instrument bien-aimé, mais aussi pour régénérer l’art de la musique en lui-même et, ce faisant, amorcer la ré-humanisation de la société dans laquelle nous vivons. Il ne fait aucun doute que le savoir et les talents nécessaires à l’apprentissage de l’art musical comptent parmi ceux qui font si souvent défaut à la société moderne. La capacité à créer des scénarios « gagnant-gagnant », qui favorisent la collaboration et non la compétition acharnée, est fondamentale dans la performance musicale. La sensibilité aux opinions et aux émotions des autres est également une condition sine qua none pour faire de la musique. Inévitablement, on se confronte à la civilisation humaine qui se perpétue depuis la nuit des temps, à une tradition qui exprime les sentiments les plus nobles dont est capable notre espèce.

Je rejoins Mr Miranda lorsqu’il dit que la figure de Segovia est un merveilleux point de repère. Ceci dit, Mr Miranda se trompe sacrément quand il écrit que : « Segovia a dirigé d’une main de fer le monde de la guitare ». Tout au contraire ! Le pouvoir messianique de Segovia lui venait de l’amour qu’il inspirait à des millions de gens à travers le monde. Sa pureté absolue en tant qu’artiste et musicien, son intégrité en tant qu’être humain, n’ont jamais été démenties tout au long d’une vie tournée vers les autres … Pas seulement vers le monde de la musique ou vers son public, mais vers toutes sortes de gens.

Si vous lisiez les lettres de Segovia, vous verriez qu’il était constamment préoccupé par le fait de gagner de l’argent, pas pour lui-même, mais pour soutenir ses proches –  « mi gente », comme il disait. Je l’ai vu de mes yeux agir ainsi durant les dernières années de son fabuleux voyage sur cette terre. A l’hôtel, Segovia distribuait sans compter des pourboires aux portiers et au personnel, avec une générosité excédant de loin la valeur des services rendus. Quand il disparut, sa veuve découvrit qu’il avait secrètement aidé un nombre incroyable de gens, qui avaient souvent tiré profit de sa générosité.

Personnellement, j’ai rencontré Segovia à l’âge de 19 ans. Il était alors âgé de 81 ans. Néanmoins, il m’a embarqué dans sa vie et m’a offert une présence aimante et attentionnée durant les premières années de ma carrière, qui étaient aussi les dernières années de la sienne. J’ai conservé de nombreuses lettres signées de la main de Segovia, lettres adressées à un jeune homme qui, en retour, ne pouvait rien lui donner d’autre qu’un reflet de son propre amour pour la musique et la guitare.

En fait, je soutiendrais que, si la guitare classique s’est peu à peu coupée de la réalité, ce n’est pas à cause des défauts de Segovia, mais plutôt parce que le milieu dans son ensemble a tourné le dos à la sagesse fondamentale de Segovia. Parce que nous avons oublié son don, la poésie, parce que nous avons fait passer le calcul et la préméditation avant le romantisme passionné, parce que nous avons écarté l’humain au profit de la superficialité et de la technique, parce que nous avons permis au « bling-bling » de remplacer le noble lustre procuré par le dévouement et la discipline.

L’universalité de l’art de Ségovia est plutôt un exemple qui doit être remis au goût du jour. Bien sûr, cela ne peut plus être le travail d’un seul homme : nous sommes tous concernés, hommes et femmes. Je rejoins donc Mr Miranda lorsqu’il plaide pour un nouveau romantisme, un nouvel idéalisme, une nouvelle poésie et un nouveau répertoire, qui pourront combler le fossé spirituel entre le grand désert culturel américain et l’oasis où nous célébrons la guitare classique et ses multiples possibles.

Eliot Fisk, le 16-02-2010.

Traduction française par Aurélie le Floch

Pour lire l’article original, suivez ce lien

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